- Mon engagement culturel est politique
- J'aime que cet engagement soit bâti sur l'expérimentation
- La musique, l'art en général, est un enjeu de civilisation
- Je ne crois pas à la crise de la musique
- La musique nous dit l'état de santé de notre monde
- La musique baroque est cette interrogation du monde
- Une société cesse d'exister quand elle ne sait plus rêver
- La musique est un art exigeant offert au plus grand nombre
David Théodoridès
Portrait de David Théodoridès
Réflexions de David Théodoridès
Sinfonia en Périgord | David Théodoridès
David Théodoridès, directeur général et artistique de Sinfonia en Périgord, est un spécimen à connaître absolument ! Il est de ceux qui bâtissent, à la force de leur poignet et de leur passion, des ponts entre les gens, les cultures, les mondes. Alchimiste, humaniste, moderniste et évidemment baroqueux dans l'âme, il sait rire, réfléchir, écouter, inventer. Attaché à sa terre et convaincu des vertus de l'art et surtout de la musique, il y sème avec soin des graines d'émotion, de plaisir, d'étonnement.
A l'heure de la récolte, il nous livre un peu de lui, beaucoup de ses idées : portrait et réflexions inédits à découvrir...

Sinfonia en Périgord | Portrait de David Théodoridès
Vous êtes directeur de Sinfonia en Périgord depuis 2001, soit dix ans après sa création par Michel Théodoridès. Suivez-vous les pas d'un père passionné par la musique ou votre propre chemin ?
Je ne crois pas aux logiques de rupture : il ne faut pas confondre succession et sécession. Depuis dix huit ans maintenant, l'aventure de Sinfonia en Périgord a été menée par mon père et moi-même, avec notre énergie et passion commune pour la musique vivante. Sans me confondre, j'essaie aujourd'hui dans ma tâche de directeur de poursuivre ce travail de fond, avec ma personnalité et ma sensibilité. Trouver de nouvelles formes d'expression, créer les passerelles musicales, générationnelles, culturelles qui me nourrissent est ce que je veux apporter au Festival. Entre passé et avenir, je veux poursuivre l'écriture de cette histoire en m'appuyant sur ce qui existe et en élargissant les répertoires, les publics, les cultures. Je souhaite que Sinfonia en Périgord soit la démonstration quela musique classique n'est pas un art élitiste, réservé à quelques-uns, mais plutôt un art exigeant offert au plus grand nombre.
Quel parcours vous a conduit à vous lancer dans l'aventure ?
Mon parcours, c'est tout d'abord une découverte, presque une révélation à l'âge de sept ans : un bouleversement émotionnel à l'écoute consciente de la musique classique que j'entendais chaque dimanche dans le bureau de mon père.De passif, je suis devenu acteur sans le savoir. La "grande musique", comme beaucoup la décrivent avec crainte et respect, ne m'a plus quittée. Le piano, le chant lyrique auprès d'artistes comme José Van Dam, Jean Tubery, Michel Laplénie, Kenneth Weiss puis aujourd'hui l'organisation de concerts : tout cela concourt à mon unité d'homme et m'a orienté vers des valeurs et convictions qui m'accompagnent constamment dans cette aventure.Notamment, je crois qu'un monde acculturé et "marchandisé", dans lequel seul ce qui est quantifiable devient notre horizon collectif, est un monde agonisant. Bien que promouvoir la culture représente une activité non rentable pour la société de la consommation, c'est là un acte essentiel. L'art est peut-être notre seule part d'humanité qui survivra à l'extinction de nos sociétés. Pensons aux peintures paléolithiques qu'illustrent nos grottes de Lascaux... Je veux me battre avec d'autres pour que cette culture, qui ne cède pas aux sirènes du modernisme et à ses barbarismes, ne s'éteigne pas avant nous.Mon engagement culturel est politique, parce que je crois que la culture est un acte politique par nature, au sens noble du terme.
C'est une aventure à risque, dont vous ne savez où elle vous mènera. Quel est le moteur vous permettant d'avancer dans la construction de votre projet ?
La réponse est peut être à trouver dans l'acte politique que j'évoquais précédemment. Je crois qu'une société cesse d'exister quand elle ne sait plus rêver. La culture ne participe pas seulement de la société des loisirs. A mon sens, cette notion de loisir relève de l'économie pure. Un monde dans lequel l'homme serait au service de la seule économie, individuelle ou collective, n'a pas d'avenir. La culture, en particulier la musique classique dans son acception la plus large, relève d'une autre préoccupation. Tout comme les autres arts, la musique est un thermomètre de ce que produit le monde dans le domaine de l'intime, de ce qui se partage sans contre partie.Elle nous dit l'état de santé de notre monde. Elle n'est pas utile, mais elle n'est pas inutile. L'utile et l'inutile : alors je propose au public, de sortir de chez lui, de quitter chaîne hi-fi, téléviseur, ordinateur, qui nous isolent, et de venir participer à l'élaboration d'une expérience forte, la rencontre avec soi-même et les autres, le risque de. la vie.
Qu'est-ce que vous aimez le plus dans cette expérience ?
J'aime quecet engagement, pour moi plus fort qu'une expérience, soitbâti sur l'expérimentation, c'est-à-dire sur la tentative de reproduire l'improbable, l'accident de l'émotion. J'aime, moi qui ne suis pas sur scène, que ces artistes, qui risquent chaque jour cette rencontre avec le public, bâtissent une cathédrale sonore mouvante. Car la musique est la réalisation mystique de leur rencontre à tous, musiciens interprètes et musiciens spectateurs. Parfois, cette rencontre fonctionne au-delà de l'imaginable et de l'imaginaire : elle invente le rêve qui emporte chacun plus loin et plus longtemps que l'espace et l'instant du concert.
Sinfonia en Périgord | Réflexions de David Théodoridès
Hector Berlioz écrivait " La Musique paraît être le plus exigeant des arts, le plus difficile à cultiver". Qu'en pensez-vous ?
Cultiverla musique, comme une terre fertile. Faire usage de patience et de persévérance. Semer, laisser germer la moisson, récolter, puis toujours recommencer. Le musicien sait bien ce que cela signifie, lui qui ne cesse d'apprendre, de cultiver. le doute.
Paraître en musique, c'est peut être cela : cultiver un art difficile, exigeant, parfois ingrat, mais si facile d'accès pour le spectateur, caril n'est nul besoin d'avoir une grande connaissance de la musique pour se laisser envahir par l'émotion... loin des clichés d'un art réservé à une élite. Ouvrir son cour pour. cesser de paraître.
Il ajoutait, "...celui dont les productions sont le plus rarement présentées dans les conditions qui permettent d'en apprécier la valeur réelle, d'en découvrir le sens intime et le véritable caractère.". Est-ce une vérité aujourd'hui, notamment pour le répertoire baroque ?
La force de l'interprétation baroque réside peut être dans une approche désacralisée du poète. A-t-on besoin de découvrir le sens intime ou le véritable caractère d'une œuvre ?Interpréter c'est créer. Et si le sens réel, intime et véritable d'une œuvre n'était qu'une image mouvante ? Interpréter, c'est faire une lecture contemporaine d'un œuvre passée, c'est-à-dire la laisser apparaître dans sa modernité comme neuve, réinventée. L'œuvre ne vit pas tant qu'on ne se l'approprie. Si je programmais chaque année un concert autour des Variations Goldberg de Bach, par exemple, nous pourrions entendre à chaque interprétation une œuvre nouvelle. La valeur réelle, le sens intime. Au fond, c'est une question de point de vue, qui fluctue selon chacun de nous.
Quels sont, alors, les enjeux de la musique aujourd'hui ?
Il me semble que la musique, l'art en général, est un enjeu de civilisation. En passant de la société du besoin à la société du loisir, l'art et toute penséegratuite sont devenus secondaires. Il ne s'agit plus de rêver, mais au contraire de posséder et consommer. Selon moi, ce mouvement porte en lui les germes de la barbarie. La musique, comme la littérature, n'est pas en mesure d'assouvir notre préoccupation du plaisir immédiat. La musique, comme la peinture, nous propose de nous décentrer, de prendre du recul, de goûter avec soin. Elle nous interroge. Cela est oublié aujourd'hui. Pourtant, une société qui ne doute plus est une société qui ne rêve plus, n'imagine plus, ne cherche plus. La place réelle de l'art dans une communauté, et la place qu'on lui assigne, sont révélatrices de l'état de santé de notre civilisation.
Programmer de la musique baroque correspond à cette volonté de nous interroger sur le monde ?
La musique baroque, cette perle irrégulière, est née dans une période où le monde se réinventait : la terre cessait d'être plate, l'Éden se trouvait en terre d'Amérique, la Renaissance de Copernic et Galilée remettait en cause l'ordre établi, désorganisant l'univers qui devenait multiple et insaisissable. Le monde civilisé se trouvait en déséquilibre car son centre s'effondrait.
La musique baroque est, encore aujourd'hui, cette interrogation du monde. Malgré le rôle de la basse continue, son mouvement perpétuel d'attraction-répulsion nous précipite dans l'interrogation. Il produit l'effondrement des certitudes et nous oblige à inventer. Aujourd'hui, je crois que la redécouverte de la musique baroque répond, en miroir, aux préoccupations de l'homme du XXè, puis du XXIè siècle. Ce mouvement musical repose sur la question de l'altérité, sur l'Autre, qu'il soit compositeur, interprète ou auditeur. Elle décentre l'interprète de sa fonction de plaisir et d'asservissement de l'œuvre au sentiment de puissance, pour proposer un dialogue vivant de la musique. Loin de la démarche patrimoniale qui fait de l'œuvre un objet inerte, une pâte malléable dont le seul objet est de valoriser l'expression de l'interprète, elle propose une confrontation des sources. L'œuvre n'est plus médium, mais réalité changeante, mouvement perpétuel qui à la fois interroge, contraint et libère. Il me semble que par les chemins empruntés hier par Harnoncourt, aujourd'hui par des artistes comme Jean-Christophe Frish, Christina Pluhar, Emmanuel Garrido, Jordi Savall et tant d'autres qui osent la rencontre avec l'étranger, marquent une étape importante. La démarche de ces artistes réinstalle la fonction de l'art musical dans le monde, à la façon de Nicolas de Staël, Picasso, ou Magritte. Pensons à son œuvre "Ceci n'est pas une pipe".
La science nous à fait croire, aux XIXè et XXè siècles, en la toute puissance de l'Homme. Mais l'art - et peut-être la musique baroque - nous révèle les fragilités, les contradictions et les doutes de l'homme face à l'Autre.
Aujourd'hui, notre monde est à réinventer : il faut choisir entre la pensée ou le marché. Le monde contemporain s'est soumis aux idées en "isme" - dogmes immobiles - dont le dernier est le "consumérisme".La musique baroque, par sa forme mais aussi dans son discours, c'est cette insurrection permanente, cette insoumission qui replace la pensée et l'homme au cour de toute préoccupation.
La musique classique peine à se détacher de sa réputation d'art élitiste et à attirer un jeune public. Comment réagissez et agissez-vous face à la situation dite decrise que traverse cette pratique culturelle ?
C'est historique en France. La musique classique a subi l'ostracisme punitif de la Révolution française, qui considérait cet art comme étant trop aristocratique pour être populaire.
La bourgeoisie révolutionnaire s'est pourtant installée dans les salles de concerts, lieux d'où elle avait exclu de fait le peuple. Aujourd'hui, en France, on entretient l'idée que la musique classique est couteuse, alors qu'une place pour un concert de Madonna est souvent cent fois plus élevée. Mais qui s'étonne de la place, presque insignifiante, faite à la musique classique par les médias généralistes, l'Éducation Nationale, ou même les scènes conventionnées où elle occupe souvent qu'une portion congrue des programmes ?
À Sinfonia en Périgord, nous travaillons avec les conservatoires de musique. Nous invitons les jeunes à découvrir la richesse du répertoire musical, à rencontrer les artistes invités et à dialoguer avec eux. Par ailleurs, nous refusons toute sélection économique du public, et grâce au soutien des partenaires et mécènes, nous maintenons une politique tarifaire adaptée et attractive. Enfin, je bâtis la programmation du Festival de façon à ce que le public ait le sentiment que chaque concert est un événement non seulement à entendre mais également à voir et à vivre. J'entreprends cette démarche sans démagogie, avec pour seul souci d'inviter les artistes les plus brillants de la scène baroque européenne du moment.
Depuis quatre ans, nous avons doublé la fréquentation du Festival. Et alors qu'on m'annonçait un flop à l'ouverture de notre saison de musique de chambre, je constate que toutes les places sont vendues.
En conclusion,je ne crois pas à la crise de la musique, si ce n'est la crise qui nous est vendue comme une réalité, contre l'évidence de la fréquentation des salles de spectacle.
Quel regard portez-vous sur les politiques culturelles menées sur les territoires actuellement ? Selon vous, quel est l'avenir de la musique en France ?
Sur les territoires je suis assez optimiste. En effet, notamment grâce à la décentralisation, les collectivités locales ne succombent pas, pour le moment, aux charmes du marketing culturel. Il y a ainsi en France plus de mille huit cent festivals de musique classique, sur l'ensemble du territoire. Malheureusement, la majorité des concerts ont lieu l'été. Et en dehors des grands centres urbains, la musique classique disparaît rapidement des programmations des Saisons culturelles.
Ce qui me préoccupe, c'est plutôt le positionnement de l'Etat et son désengagement généralisé de nombreux projets culturels. On nous explique que le budget augmente, mais on assiste à un recentrage des moyens sur quelques institutions phares non représentatives de la diversité à l'échelle du pays. Cette évolution est inquiétante. C'est le symptôme d'un pays qui sacrifie sa part d'identité sur l'autel de la rentabilité et de la facilité. L'avenir s'invente aujourd'hui et la vitalité française repose de plus en plus, en matière de musique classique, sur l'énergie associative. Mais les acteurs vieillissent et sans le soutien d'une politique clairement engagée dans le maintien d'une identité culturelle forte et cohérente, ces acteurs disparaîtront sans héritiers. Il faut transmettre. c'est une nécessité.
Comment abordez-vous votre rôle de diffuseur face à cette situation ?
Mon rôle est modeste, puisqu' il s'agit seulement decréer un espace de liberté, où le musicien nous propose le voyage, le questionnement, la rencontre avec l'inconnu. L'espace de l'altérité. Celui où le visage nu de l'Autre m'ordonne et me commande.

























